samedi 2 octobre 2021

Champignons fantastiques

Les champignons dans les imaginaires collectifs :

Article référent : https://publicdomainreview.org/essay/fungi-folklore-and-fairyland

James Sowerby's English Mushrooms (1803).
 The mushrooms 1, 2, and 3, are all liberty caps
Que ce soient les ronds de sorcière de champignons dans les prés ou bien Alice au Pays des Merveilles, les champignons sont volontiers associés au surnaturel et au féérique dans l'art et la littérature. Cela proviendrait il d'une connaissance ancienne des pouvoirs hallucinogènes des champignons ? 
Cet article de Mike Jay s'intéresse aux premiers trip reports dus aux champignons, et comment un champignon, en particulier, est devenue symbole du romantisme féérique victorien.

Psylocibes liberty caps
Le premier trip report avec psilo vient de Green Park à Londres le 3 octobre 1799. Comme cela arrive parfois encore, c'était par accident. 
Un homme nommé « J. S. » avait l'habitude de cueillir de petits champignons dans un parc et d'en préparer du bouillon pour sa jeune famille. Mais ce matin-là, une heure après le bouillon, tout a commencé à devenir étrange. J. S. a remarqué des taches noires et de drôles d'éclairs de couleur interrompant sa vision; il se sentait désorienté et avait des difficultés à se tenir debout et à se déplacer. Toute la famille se plaignait de crampes d'estomac et d'avoir les extrémités froides et engourdies. L'idée d'un empoisonnement aux champignons lui vint à l'esprit. Il partit titubant dans la rue pour chercher de l'aide, mais cent mètres après, il avait oublié où il allait, et fut retrouvé errant et dans un état totalement confus. Everard Brande, médecin prit en charge J. S. et sa famille. La scène dont il était témoin était si inhabituelle qu'il l'a longuement décrite puis publiée quelques mois plus tard dans The Medical and Physical Journal : "Respiration laborieuse, retournant périodiquement à la normale avant de s'accélérer dans une autre crise. Tous étaient obsédés par la peur de mourir, à l'exception du plus jeune, le fils de huit ans dont les symptômes étaient les plus étranges de tous. Il avait mangé une grande partie des champignons et était « attaqué de fous rires immodérés " que les menaces de ses parents ne parvenaient pas à maîtriser. Il semblait comme transporté dans un autre monde, d'où il ne revenait que  pour dire des bêtises rapport à ce qui lui avait été demandé ".
C'était une intoxication aux Psilocybe semilanceata, autrement appelés 'liberty caps', des  «champignons magiques » qui poussent un peu partout en Grande-Bretagne chaque automne. 

L'illustrateur botanique James Sowerby, qui rédigeait son ouvrage phare Colored Figures of English Fungi or Mushrooms (1803), a spécialement rendu visite à J. S. pour identifier l'espèce en question. L'illustration de Sowerby (en tête de cet article) montre 3 Liberty caps, et une espèce similaire d'apparence  du genre Stropharia. Dans sa note d'accompagnement, Sowerby souligne que c'est la variété à tête pointue («avec le pileus acuminé») qui «s'est presque avérée fatale à une famille de Piccadilly, à Londres, ayant commis l'imprudence d'en consommer en quantité pour son repas".

  Omniana , un dictionnaire de choses naturelles, publié en 1812, décrit un « champignon commun, qui représente si exactement le poteau et le bonnet de la Liberté qu'il semble offert par la Nature elle-même comme l'emblème approprié du républicanisme gaulois ». Le bonnet phrygien porté par les esclaves affranchis dans l'empire romain, est devenu une icône de la liberté politique à travers les mouvements révolutionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles. On retrouve ce bonnet de la liberté hissé au sommet de mâts dans l'iconographie révolutionnaire . Il aussi apparaît sur une médaille battue pour commémorer le 4 juillet 1776, sous la bannière LIBERTAS AMERICANA, et il a été porté pendant la Révolution française par les sans-culottes comme signe de ralliement. Ce sont ces ressemblances et non les propriétés psychoactives du champignon, qui ont conduit le baptiser "Liberty cap" (bonnet de la liberté).


Les aventures d'Alice témoignent elles d'une auto-expérimentation des champignons hallucinogènes ?

Au XIXème siècle, parallèlement à un intérêt scientifique croissant pour les toxiques et hallucinogènes, tout un corpus de traditions féeriques associait les champignons vénéneux aux elfes, aux lutins, à un monde peuplé d'esprits de la nature. Les ressemblances de ce monde avec celui engendré par les plantes psychédéliques des cultures Amérindiennes,  qui utilisent les champignons à psilocybine  depuis des millénaires, sont flagrantes. 

Sous son apparence innocente l'iconographie féerique victorienne conduirait elle à une tradition cachée des connaissances psychédéliques ? Lewis Caroll, par exemple – était-il conscient du pouvoir de certains champignons  ?  Peut-être a t'il même écrit à partir d'une expérience personnelle ?
Les scènes "psychédéliques" d'Alice sont très célèbres. Alice, au fond du terrier du lapin, rencontre une chenille assise sur un champignon, qui lui dit d'une « voix langoureuse et endormie » que le champignon est la clé pour naviguer dans son étrange voyage : « un côté vous fera grandir, l'autre côté vous fera devenir plus petit ». Alice prend un morceau de chaque côté du champignon et entame une série de transformations vertigineuses de taille, s'élançant dans les nuages ​​avant d'apprendre à maintenir sa taille normale en mangeant des bouchées alternées. Tout au long du reste du livre, elle continue de manger du champignon : pour entrer dans la maison de la duchesse, approcher le domaine du Lièvre de Mars, et, point culminant, avant d'entrer dans le jardin caché avec la clé d'or.

Depuis les années 1960, Alice au pays des merveilles est considéré comme un guide ésotérique des mondes psychédéliques - le plus célèbre illustration en est la chanson de Jefferson Airplane "White Rabbit" (1967), qui évoque le voyage d'Alice comme une découverte de soi où les conseils obsolètes des parents sont transcendés par des conseils reçus de l'intérieur en "nourrissant votre conscience". Mais cette interprétation est souvent critiquée par les spécialistes de Lewis Carroll. Pourtant les drogues et les états de conscience modifiés exerçaient une fascination sur L.Carroll qui lisait beaucoup sur le sujet. Cet intérêt était stimulé par sa propre santé délicate - insomnie et migraines fréquentes - qu'il traitait avec des remèdes dérivés de plantes psychoactives telles que l'aconit et la belladone. Sa bibliothèque comprenait des livres sur les plantes ainsi que des textes sur les drogues psychotropes, notamment le recueil complet de F. E. Anstie, Stimulants and Narcotics (1864). Il fut aussi très intrigué par la crise d'épilepsie d'un étudiant d'Oxford à laquelle il était présent, et en 1857, il visita l'hôpital St Bartholomew à Londres afin d'assister à une anesthésie au chloroforme, une nouvelle procédure qui avait attiré l'attention du public quatre ans auparavant lorsqu'elle a été administrée. à la reine Victoria pendant l'accouchement. 
L'érudit Michael Carmichael a démontré que, quelques jours avant de commencer à écrire Alice, L.Carroll a fait son unique visite à la bibliothèque d'Oxford, où une copie de l'enquête sur les drogues récemment publiée par Mordecai Cooke "Les Sept Sœurs du sommeil (1860)" venait d'être déposée. L'exemplaire d'Oxford de ce livre a encore la plupart de ses pages non coupées, à l'exception de la table des matières et du chapitre sur l'amanite tue-mouche, intitulé « L'exil de Sibérie ». Carroll s'intéressait aussi particulièrement à la Russie et c'est l'unique pays qu'il ait jamais visité en dehors de la Grande-Bretagne. Et, comme le dit Carmichael, Carroll « aurait été immédiatement attiré par les Sept Sœurs du Sommeil  pour une raison évidente : il avait sept sœurs et il fut insomniaque toute sa vie » !

Avec le romantisme, l'intérêt pour les cultures traditionnelles s'était étendu à tout le folklore européen. Une nouvelle génération de collecteurs, comme les frères Grimm, se rendit compte que l'exode rural effaçait avec une rapidité alarmante des siècles d'histoires folkloriques, de chants et d'histoires orales.  La tradition féerique victorienne était imprégnée d'une sensibilité romantique pour laquelle les traditions rustiques n'étaient point grossières et arriérées mais pittoresques et presque-sacrées, une évasion de la modernité industrielle vers une ancienne terre d'enchantement paganique. Ce vieux fond de traditions païennes permettait aux artistes d' explorer avec audace des thèmes sensuels. C'est alors que fleurirent les images d'elfes vivant sur les champignons jusqu'à devenir emblématiques du monde féérique victorien.

Amanita Muscaria
Mais finalement le champignon star du pays des merveilles ne fut pas le liberty cap mais la plus spectaculaire amanite tue-mouche  (Amanita muscaria). L'amanite tue-mouches est psychoactive aussi mais contrairement au Liberty Cap, qui délivre de la psilocybine, l'amanite contient un mélange d'alcaloïdes - muscarine, muscimol, acide iboténique - aux effets plus imprévisibles et toxiques. 


Au XVIIIe siècle, des explorateurs suédois et russes ont rapporté de Sibérie des récits sur les chamanes, leur possession par les esprits et la prise d'amanites ; mais c'est un polonais nommé Joseph Kopék qui le premier, en 1837, a publié le récit de son expérience avec l'amanite tue-mouches.

Vers 1797, après avoir passé deux ans au Kamtchatka, Kopék tomba malade avec de la fièvre et un habitant lui parla d'un champignon « miraculeux » qui le guérirait. Il manga la moitié d'une amanite et tomba dans un rêve intense. « Comme magnétisé », il fut entraîné à travers « les plus beaux jardins où seuls le plaisir et la beauté semblaient régner » ; de belles femmes vêtues de blanc le nourrissaient de fruits, de baies et de fleurs. Il s'est réveillé après un sommeil long et réparateur puis a pris une seconde dose plus forte qui l'a précipité dans le sommeil lui laissant le sentiment d'un voyage épique dans un autre monde. Il revit des pans de son enfance, retrouva des amis de toute sa vie et prédit même  l'avenir avec une telle confiance qu'un prêtre fut appelé pour en témoigner. Il conclut l'expérience avec ce défi à la science : « Si quelqu'un peut prouver que l'effet et l'influence du champignon sont inexistants, alors je cesserai d'être le défenseur du champignon miraculeux du Kamtchatka ».

Vous voudrez peut être, vous aussi, en apprendre plus sur ces champignons fantastiques voici quelques sites qui m'ont paru intéressants:

Plus sur l'amanita muscaria (amanite tue-mouche):

Le site d'une spécialiste de l'amanite muscaria:

https://www.amanitadreamer.net/

Un brevet sur la décarboxylation (c'est du sérieux, mais reste à savoir comment ça marche et pour ça faudra essayer !...)

https://patents.google.com/patent/US20140004084A1/en

Une société (secrète ?) spécialiste du champignon :

https://vdocuments.net/amanita-muscaria-herb-of-immortality-donald-e-teeter.html

A propos du microdosage de l'amanite tue-mouches

https://psychedeliques.home.blog/2020/04/23/decoction-et-microdosing-damanite-tue-mouche-recette-damanita-dreamer/

En tout cas, la puissance du champignon ne fait pas de doute. Mieux vaut se tenir à l'écart d'un tel champignon quand on ne connait ni les doses ni les effets ! Be safe !!

Plus sur les psilocybes lancéolés (liberty caps) ou psilocybe semilanceata

Un article de synthèse sur ce blog https://emagicworkshop.blogspot.com/2022/10/mycologie-doctobre.html

Comment les identifier ???

https://www.youtube.com/watch?v=OkdWanAy3r8

Où poussent ils et quand ? 

https://www.magicmushroommap.com/

Bravo pour votre intérêt mycologique pour ces deux champignons fantastiques. Je rappelle que le ramassage et la consommation des liberty-caps sont interdits en France et que l'amanite tue-mouche est une champignon toxique, même à faible dose . Be sharp ! keep safe !!

Ozias