jeudi 24 mai 2018

Violence moderne

John Riordan
Dans notre démocratie 'apaisée', la violence est prohibée, mais n'a pas reculé. Elle a juste changé de formes. Avec son essai paru en mars dernier "Le déchaînement du monde" François Cusset, historien des idées, étudie les formes modernes de violence.

En 1770, Mirabeau écrivait : "La civilisation d'un peuple est l'adoucissement de ses meurs, l'urbanité, la politesse".  Cette croyance très répandue constitue le fond de l'argumentaire de vente de nos démocraties. Pourtant en 1939  Simone Weil notait déjà qu'un état peut être "extrêmement civilisé, mais bassement civilisé" et surtout que "lorsqu'un groupement humain se croit porteur de civilisation, cette croyance même le fera succomber à la première occasion qui pourra se présenter à lui d'agir en barbare".
En effet, si  la violence accomplit d'un coup ce que la raison et la délibération empêcheront toujours : faire plier tout le monde sans discussion (p47), alors pourquoi s'en passer ?

François Cusset remarque que dans le grand virage néolibéral des années 80, "La violence qui est la sage femme de l'histoire"  s'est vue désavouée, exorcisée. Toute forme de révolte politique directe et active s'est retrouvée disqualifiée stratégiquement et réprimée policièrement. Partout on a rendu les armes, désavoué la violence, et fait le deuil de la violence politique avec ce qu'il suppose d'oubli, de mélancolie et d'abjuration (p203)

Ce qui domine aujourd'hui dans notre société, c'est, d'un côté l'hypersensibilité à la violence, la chute du seuil admissible de violence interpersonnelle, et de l'autre côté, indissociablement, l'acceptation indifférente de la violence de masse (sans-abris, demandeurs d'asile, licenciements etc).  
 La violence est désormais dissimulée, un peu comme l'est celle de la mise à mort industrielle de l'animal dont la viande sous vide de nos rayons de supermarché ne porte plus aucune trace (p73). 

D'autre part la violence est devenue systémique dans le sens où elle traverse et s'inscrit au cœur de l'ensemble de nos structures économiques, sociales et de nos dispositions affectives. 

(p88) La finance, qui coiffe le système économique mondial est littéralement une structure, l'architecture même de la société mondiale, au double sens de plan abstrait et de lieu où l'on vit . Les flux du capital, dans leur opacité, dictent une partie des lois et, par le relais de l'état, la conduite d'institutions majeures qui répondaient autrefois à des logiques partiellement autonomes - biaisées peut être , mais pas avant tout par la règle comptable.

 (p82) L'impératif comptable d'optimisation de rentabilisation du temps est à l'origine de la violence systémique. La violence ponctuelle, non systémique, est celle qui voit surgir un drame dans le temps ordinaire qu'elle déchire soudain. La violence systémique elle, est la colonisation systématique du temps . L'obligation intériorisée de faire mieux, plus vite, moins cher, plus d'argent, moins d'attente. La fin du vide. Cette violence là n'explose pas; elle s'approprie le temps, surcharge l'atmosphère, l'électrise sans répit. C'est bien en s'exerçant sur le temps, à même la durée effectivement vécue, que la violence du pouvoir devient systémique.
La violence systémique est surtout celle des règles et des structures. Elle parait être sans cause et sans volonté propre et détruit des vies sans qu'on puisse la localiser ni l'imputer à un ennemi précis. Elle est une ambiance, comme dans une séance de spiritisme ou  dans un concert, une sorte d'envoûtement des choses les unes par les autres.

p99) La mondialisation a permis d'étendre et d'harmoniser les règles favorables aux multinationales et aux grands argentiers, pendant que les avocats internationaux profitaient des vides juridiques entre états pour faire autoriser ici ou là les pratiques de délocalisation, de dumping social ou d'évasion fiscale.

p132) De nos jours le monopole de la violence légitime n'appartient plus à l'état, ou plus seulement, mais au capital et à sa domination systémique. L'état qui pendant plus de trois siècles a policé les sociétés n'est plus chargé que de la police*. 
Aujourd'hui, c'est  le marché qui s'occupe de policer et de civiliser les peuples et de les dé-civiliser.


Ozias


* à ce sujet la déclaration que le ministre de l'intérieur vient de faire au sujet des casseurs est significative :
«Si on veut garder demain le droit de manifester, qui est une liberté fondamentale, il faut que les personnes qui veulent exprimer leur opinion puissent s’opposer aux casseurs et ne pas, par leur passivité, être complices de ce qui se passe.» 

(dixit Gérard Collomb 27mai2018)

mardi 8 mai 2018

Art génératif

Vu au Grand Palais l'expo 'Artistes et robots' dont le thème est l'utilisation du computer et de l'intelligence artificielle pour la création artistique.  L' imagination artificielle (assistée par l'ordinateur), porte un nom et même plusieurs : art virtuel, art algorithmique, art interactif, art génératif (visuel et sonore)  et c'est justement le sujet de l'expo 'Artistes et robots'. Un sujet actuel puisque l'IA (intelligence artificielle) est copieusement médiatisée ces derniers temps.

VISUELS
L'architecture algorithmique des colonnes de Michael Hansmeyer se prête très bien au selfie. Les millions de facettes de ces colonnes de carton conçues algorithmiquement et découpées numériquement créent un décor indessinable et  digne des meilleures hallucinations psychédéliques.
Selfie parmi les colonnes algorithmiques de Michael Hansmeyer

Immersive, l'installation de Raquel Kogan est tout aussi idéale pour se tirer un selfie façon matrix dans une installation interactive.


Selfie 'dans la matrice' de Raquel Kogan

Une autre installation vidéo-générative devant laquelle il fait bon tripper en silence est celle de Catherine Ikam et Louis Fléri. Sur un très grand écran des visages se dessinent et s'effacent sans fin.

Troisième et dernier selfie   devant un tableau interactif de Christa Sommerer et Laurent Mignonneau  (deux spécialistes du  tamagotchi d'art) où 10 000 mouches virtuelles font, et défont au moindre mouvement, le portrait du visiteur qui pose devant l'écran.

Selfie 'on the fly' . Tableau interactif par Christa Sommerer & Laurent Mignonneau.

La question qui se pose toujours avec les œuvres interactives c'est de savoir si elles laissent le regardeur faire le tableau ou si au contraire, c'est l'interactivité prend en charge l'imaginaire du regardeur et la piège dans l'algorithme du computer.

MUSIQUES et SONS
Dans les arts et en musique notamment, on a vu les groupes supplanter les orchestres, puis les DJ supplanter les groupes. A l'heure où la musique dépend plus que jamais des canaux de distributions et où la différenciation nivelle par le bas la notoriété des auteurs et interprètes on imagine bientôt les algorithmes remplacer nos DJs qui s'agitent derrière leurs platines. Côté musique, Artistes & Robots présente d'intéressantes compositions visuelles et sonores de Ryoji Ikeda. C'est immersif, mathématique et minimal. En tout cas ça m'a donné envie d'écouter sa musique et voir ses installations en concert.



De même, la composition musicale générative et interactive de Jacopo Balboni Schilingui produite en temps réel et générée par des algorithmes réagissant à la respiration du compositeur (sous capteurs 24x7 depuis juin 2017) m'a impressionné.

  
Conclusion
Parfois absconse et aride, parfois envoutante, l'exposition Artistes Robots mérite une visite si vous vous intéressez à la création électronique.
Plus immersive que subversive l'exposition pose quand même la question de savoir si la conscience a un support biologique (le cerveau) ou si l'on peut laisser aux robots le soin de créer la création comme le prétend un certain scientisme sectaire.

Au point de vue pratique j'ai regretté l'accumulation de plusieurs œuvres sonores dans les dernières salles. Il y a notamment un androïde d'Orlan grandeur nature qui fait la retape. Une sculpture qui parle c'est chiant, et quand la gouaille poissonnière d'Orlan se mélange aux musiques génératives ça donne une ambiance supermarché en fin de semaine. J'ai même demandé au gardien assis là comment il faisait pour tenir le coup. Très professionnellement il m'a répondu que c'est une question d'habitude.

Les sponsors de cette exposition sont IMERYS (qui fait partie des entreprises fondatrices du CHNC, organisme cherchant à promouvoir l'exploitation des gaz de schiste en France), la MAIF, le Crédit agricole, le groupe Kinoshita  au sujet duquel je n'ai pas vu grand chose sur le web et enfin, IBM France dont le Président se fend dans le catalogue de l'expo d'une préface dégoulinante par laquelle il nous explique que : " .../...il milite pour que l'IA améliore le potentiel humain, ne soit pas une boîte noire incompréhensible et permette de créer de nouveaux emplois grâce à de nouveaux modèles économiques et sociaux". Amen !


Le CA, un des sponsors de l'expo, vous remercie de votre visite !