lundi 19 février 2024

Structures fondamentales des sociétés humaines

Ces derniers mois, j'ai avalé "Les structures fondamentales des sociétés humaines" de Bernard Lahire, paru en 2023 aux Éditions La Découverte.
La problématique du livre est exposée sur le quatrième de couverture : "Et si les sociétés humaines étaient structurées par quelques grandes propriétés de l'espèce et gouvernées par des lois générales ? Et si leurs trajectoires historiques pouvaient mieux se comprendre en les réinscrivant dans une longue histoire évolutive ?
En comparant les sociétés humaines à d'autres sociétés animales et en dégageant les propriétés centrales de l'espèce, parmi lesquelles figurent en bonne place la longue et totale dépendance de l'enfant humain à l'égard des adultes et la partition sexuée, ce sont quelques grandes énigmes anthropologiques qui se résolvent. Pourquoi les sociétés humaines, à la différence des sociétés animales non humaines, ont-elles une histoire et une capacité d'accumulation culturelle ? Pourquoi la division du travail, les faits de domination, et notamment ceux de domination masculine, ou les phénomènes magico-religieux se manifestent-ils dans toutes les sociétés humaines connues ? .../...

Bernard Lahire est un sociologue fondamentalement matérialiste et évolutionniste.  Sa démarche est celle d'une "socialisation du biologique", dans la mesure où la partie sociologique de ce que nous apprend la biologie évolutive et l'éthologie fournit les clés de ce qui est commun à toutes les sociétés humaines.
Pour lui, l'homme est une espèce animale parmi d'autres espèces. Une sorte de grand singe, produit de l'évolution et de sa cultureIl ne  sépare pas l'Homme du reste du vivant, mais le réinscrit dans une évolution historique de très longue durée. Pour Bernard Lahire, la culture est "l'avantage compétitif" de  homo sapiens, ce qui le distingue de toutes les autres espèces. Le culturel contribue à transformer le biologique et le biologique contribue à structurer le social.
Bernard Lahire prend d'ailleurs très soin de distinguer Social et Culturel. Il constate que tous les animaux (des fourmis aux chimpanzés en passant par les loups) connaissent et appliquent des règles strictes de comportement sociaux, mais que la culture, qui se limite à quelques pratiques figées chez les animaux, occupe une place majeure et sans cesse en évolution dans le développement de l'espèce humaine.  La culture est pour lui une solution évolutive ayant permis des adaptations plus rapides et plus efficaces que celles permises par la sélection naturelle. Nous sommes des êtres sociaux-culturels "par nature". Cette posture, qui "Établit une différence classificatrice entre le « social » et le « culturel », en montrant que les animaux non humains sont aussi sociaux que les humains, mais qu’ils ne sont pas ou ne sont que très peu culturels – les humains étant, quant à eux, à la fois sociaux et culturels – n’est pas une habitude de pensée ordinaire dans un monde qui utilise sans les distinguer les termes de « social », de « culturel » et d’« historique ». En éliminant la traditionnelle différence entre "nature" et "culture" Bernard Lahire parvient à se décentrer des points de vue purement anthropocentristes. Pour B.L. le culturel contribue à transformer le biologique (ex capacité à supporter le lait après la période de sevrage chez les peuples éleveurs etc ) en même temps que le biologique contribue à structurer le social. La culture joue un rôle crucial dans le développement humain notamment en raison de la prolongation de la durée de l'enfance chez les humains par rapport à d'autres espèces . 

La thèse de Bernard Lahire est que "une grande partie de la structure et du développement des sociétés humaines ne peut se comprendre qu'à partir du mode de reproduction (biologique et culturel) et de développement ontogénique de l'espèce. La lente croissance du bébé humain entraine une très longue période de dépendance (dont le nom savant est altricialité secondaire), prolongée par une dépendance permanente à l'égard des autres membres du du groupe social et de la culture accumulée. Pour B.L c'est dans la situation d'altricialité secondaire (les années d'éducation du jeune humain) que s'originent les rapports sociaux fondamentaux que sont les rapports de Dépendance -Domination. Cette longue période de dépendance contribue à renforcer le lien d’attachement et les relations dépendant-autonome, protégé-protecteur, inexpérimenté-expérimenté, petit-grand, faible-fort, etc. Tout au long de l’histoire des sociétés humaines cette matrice fondamentale a eu des conséquences majeures d’un point de vue économique, politique et magico-religieux.

La première partie du livre est donc une critique de la sociologie hyper-constructiviste et nominaliste actuelle qui en s'intéressant aux différences existant entre les sociétés humaines plutôt qu'aux invariants qu'elles comportent, a débouché sur le relativisme épistémologique essentialiste
(p68). Ce livre de B.L est le pendant de celui de Graeber et Wengrow intitulé "Au commencement était" dans le sens où ces derniers se préoccupaient des variations des modèles de société alternatifs au modèle standard occidental en ignorant les continuités et les grands invariants d’une société humaine à l’autre.
La seconde partie expose tour à tour les caractéristiques des sociétés humaines liées aux contraintes reproductives (longue dépendance des enfants aux adultes) et au fait que l’espèce humaine construit son environnement, chaque génération trouvant à sa naissance l’accumulation de toutes les connaissances et acquis des générations précédentes, contrairement aux espèces animales qui, même si elles peuvent utiliser des outils, voire transmettre de nouveaux comportements, ne sont pas des « espèces culturelles » caractérisées par cette accumulation. Se basant sur l’existence de « grands faits anthropologiques », comme la grande longévité humaine, B.L. dégage des « lignes de force ». Par exemple la dépendance des personnes âgées à l’égard des « productifs », et donc leur domination par les adultes jeunes (pages 360-362). Puis, il énonce 16 « lois générales » des sociétés humaines, universelles au sens où elles  « fonctionnent depuis le début de l’histoire de l’humanité ». Citons par exemple le tabou de l’inceste (expliqué par le fait que la familiarité entre parents génère le désintérêt sexuel), la loi de succession hiérarchisée (droit du premier arrivant) ou celle du « rapport eux/nous » qui fait que nous accordons spontanément nos préférences à ce qui nous ressemble.
La troisième et dernière partie du livre vise à montrer toutes les conséquences des « lignes de force » et « lois générales » des sociétés humaine. Par exemple, pour le domaine magico-religieux, BL souligne les liens étroits qui lient le pouvoir et le sacré : le Dieu transcendant est à l'image du souverain, qui lui même n'est qu'un état particulier issu du développement culturel-historique, de rapports universels au sein de l'espèce humaine (p731).

Devant l'importance que B.L. accorde aux facteurs biologiques on est tenté de se demander dans quelle mesure son approche pourrait être taxée d'essentialiste. La pensée de B.L est pourtant aux antipodes de l'idéalisme, et ignore toute forme de transcendance. Pour lui, en produisant leurs moyens d'existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle même.
Paradoxalement, avec l’avènement de la culture, l’Homme serait entré dans l’ère de l’indétermination et se distinguerait radicalement de l’ensemble des autres espèces. Chassée par la porte, la théologie refait son apparition sous la forme d’une autocréation culturelle, sans fondement ni lois, de l’homme par l’homme. La science a dû lutter contre l’idée d’un Créateur à l’origine de la Terre et de la vie, et ce sont les sciences sociales qui doivent aujourd’hui faire face à l’idée d’une libre création culturelle de l’homme par lui-même. Car d’un Dieu créateur de l’ensemble de l’univers, on est passé à des individus traités comme des petits dieux créateurs de leur propre destin.

En mettant l'accent sur l'importance des interactions sociales, et des contextes culturels dans la construction des structures sociales B.L. rejette les approches simplistes ou réductionnistes qui réduiraient les comportements humains à des caractéristiques essentielles ou biologiques.
Cela ne signifie pas, il faut insister encore une fois sur ce point, que l’histoire ne fait que se répéter, mais seulement qu’elle ne va pas dans n’importe quelle direction, qu’elle ne se développe pas et ne se transforme pas de manière aléatoire et imprévisible, et que, malgré leur diversité, les sociétés ne peuvent pas prendre n’importe quelle forme culturelle. 

Ozias

"Croire qu’il suffit de se défaire d’une idée ou de ne plus y croire pour abolir un état de fait existant, n’a rien d’une évidence."

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