lundi 19 février 2024

Structures fondamentales des sociétés humaines

Ces derniers mois, j'ai avalé "Les structures fondamentales des sociétés humaines" de Bernard Lahire, paru en 2023 aux Éditions La Découverte.
La problématique du livre est exposée sur le quatrième de couverture : "Et si les sociétés humaines étaient structurées par quelques grandes propriétés de l'espèce et gouvernées par des lois générales ? Et si leurs trajectoires historiques pouvaient mieux se comprendre en les réinscrivant dans une longue histoire évolutive ?
En comparant les sociétés humaines à d'autres sociétés animales et en dégageant les propriétés centrales de l'espèce, parmi lesquelles figurent en bonne place la longue et totale dépendance de l'enfant humain à l'égard des adultes et la partition sexuée, ce sont quelques grandes énigmes anthropologiques qui se résolvent. Pourquoi les sociétés humaines, à la différence des sociétés animales non humaines, ont-elles une histoire et une capacité d'accumulation culturelle ? Pourquoi la division du travail, les faits de domination, et notamment ceux de domination masculine, ou les phénomènes magico-religieux se manifestent-ils dans toutes les sociétés humaines connues ? .../...

Bernard Lahire est un sociologue fondamentalement matérialiste et évolutionniste.  Sa démarche est celle d'une "socialisation du biologique", dans la mesure où la partie sociologique de ce que nous apprend la biologie évolutive et l'éthologie fournit les clés de ce qui est commun à toutes les sociétés humaines.
Pour lui, l'homme est une espèce animale parmi d'autres espèces. Une sorte de grand singe, produit de l'évolution et de sa cultureIl ne  sépare pas l'Homme du reste du vivant, mais le réinscrit dans une évolution historique de très longue durée. Pour Bernard Lahire, la culture est "l'avantage compétitif" de  homo sapiens, ce qui le distingue de toutes les autres espèces. Le culturel contribue à transformer le biologique et le biologique contribue à structurer le social.
Bernard Lahire prend d'ailleurs très soin de distinguer Social et Culturel. Il constate que tous les animaux (des fourmis aux chimpanzés en passant par les loups) connaissent et appliquent des règles strictes de comportement sociaux, mais que la culture, qui se limite à quelques pratiques figées chez les animaux, occupe une place majeure et sans cesse en évolution dans le développement de l'espèce humaine.  La culture est pour lui une solution évolutive ayant permis des adaptations plus rapides et plus efficaces que celles permises par la sélection naturelle. Nous sommes des êtres sociaux-culturels "par nature". Cette posture, qui "Établit une différence classificatrice entre le « social » et le « culturel », en montrant que les animaux non humains sont aussi sociaux que les humains, mais qu’ils ne sont pas ou ne sont que très peu culturels – les humains étant, quant à eux, à la fois sociaux et culturels – n’est pas une habitude de pensée ordinaire dans un monde qui utilise sans les distinguer les termes de « social », de « culturel » et d’« historique ». En éliminant la traditionnelle différence entre "nature" et "culture" Bernard Lahire parvient à se décentrer des points de vue purement anthropocentristes. Pour B.L. le culturel contribue à transformer le biologique (ex capacité à supporter le lait après la période de sevrage chez les peuples éleveurs etc ) en même temps que le biologique contribue à structurer le social. La culture joue un rôle crucial dans le développement humain notamment en raison de la prolongation de la durée de l'enfance chez les humains par rapport à d'autres espèces . 

La thèse de Bernard Lahire est que "une grande partie de la structure et du développement des sociétés humaines ne peut se comprendre qu'à partir du mode de reproduction (biologique et culturel) et de développement ontogénique de l'espèce. La lente croissance du bébé humain entraine une très longue période de dépendance (dont le nom savant est altricialité secondaire), prolongée par une dépendance permanente à l'égard des autres membres du du groupe social et de la culture accumulée. Pour B.L c'est dans la situation d'altricialité secondaire (les années d'éducation du jeune humain) que s'originent les rapports sociaux fondamentaux que sont les rapports de Dépendance -Domination. Cette longue période de dépendance contribue à renforcer le lien d’attachement et les relations dépendant-autonome, protégé-protecteur, inexpérimenté-expérimenté, petit-grand, faible-fort, etc. Tout au long de l’histoire des sociétés humaines cette matrice fondamentale a eu des conséquences majeures d’un point de vue économique, politique et magico-religieux.

La première partie du livre est donc une critique de la sociologie hyper-constructiviste et nominaliste actuelle qui en s'intéressant aux différences existant entre les sociétés humaines plutôt qu'aux invariants qu'elles comportent, a débouché sur le relativisme épistémologique essentialiste
(p68). Ce livre de B.L est le pendant de celui de Graeber et Wengrow intitulé "Au commencement était" dans le sens où ces derniers se préoccupaient des variations des modèles de société alternatifs au modèle standard occidental en ignorant les continuités et les grands invariants d’une société humaine à l’autre.
La seconde partie expose tour à tour les caractéristiques des sociétés humaines liées aux contraintes reproductives (longue dépendance des enfants aux adultes) et au fait que l’espèce humaine construit son environnement, chaque génération trouvant à sa naissance l’accumulation de toutes les connaissances et acquis des générations précédentes, contrairement aux espèces animales qui, même si elles peuvent utiliser des outils, voire transmettre de nouveaux comportements, ne sont pas des « espèces culturelles » caractérisées par cette accumulation. Se basant sur l’existence de « grands faits anthropologiques », comme la grande longévité humaine, B.L. dégage des « lignes de force ». Par exemple la dépendance des personnes âgées à l’égard des « productifs », et donc leur domination par les adultes jeunes (pages 360-362). Puis, il énonce 16 « lois générales » des sociétés humaines, universelles au sens où elles  « fonctionnent depuis le début de l’histoire de l’humanité ». Citons par exemple le tabou de l’inceste (expliqué par le fait que la familiarité entre parents génère le désintérêt sexuel), la loi de succession hiérarchisée (droit du premier arrivant) ou celle du « rapport eux/nous » qui fait que nous accordons spontanément nos préférences à ce qui nous ressemble.
La troisième et dernière partie du livre vise à montrer toutes les conséquences des « lignes de force » et « lois générales » des sociétés humaine. Par exemple, pour le domaine magico-religieux, BL souligne les liens étroits qui lient le pouvoir et le sacré : le Dieu transcendant est à l'image du souverain, qui lui même n'est qu'un état particulier issu du développement culturel-historique, de rapports universels au sein de l'espèce humaine (p731).

Devant l'importance que B.L. accorde aux facteurs biologiques on est tenté de se demander dans quelle mesure son approche pourrait être taxée d'essentialiste. La pensée de B.L est pourtant aux antipodes de l'idéalisme, et ignore toute forme de transcendance. Pour lui, en produisant leurs moyens d'existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle même.
Paradoxalement, avec l’avènement de la culture, l’Homme serait entré dans l’ère de l’indétermination et se distinguerait radicalement de l’ensemble des autres espèces. Chassée par la porte, la théologie refait son apparition sous la forme d’une autocréation culturelle, sans fondement ni lois, de l’homme par l’homme. La science a dû lutter contre l’idée d’un Créateur à l’origine de la Terre et de la vie, et ce sont les sciences sociales qui doivent aujourd’hui faire face à l’idée d’une libre création culturelle de l’homme par lui-même. Car d’un Dieu créateur de l’ensemble de l’univers, on est passé à des individus traités comme des petits dieux créateurs de leur propre destin.

En mettant l'accent sur l'importance des interactions sociales, et des contextes culturels dans la construction des structures sociales B.L. rejette les approches simplistes ou réductionnistes qui réduiraient les comportements humains à des caractéristiques essentielles ou biologiques.
Cela ne signifie pas, il faut insister encore une fois sur ce point, que l’histoire ne fait que se répéter, mais seulement qu’elle ne va pas dans n’importe quelle direction, qu’elle ne se développe pas et ne se transforme pas de manière aléatoire et imprévisible, et que, malgré leur diversité, les sociétés ne peuvent pas prendre n’importe quelle forme culturelle. 

Ozias

"Croire qu’il suffit de se défaire d’une idée ou de ne plus y croire pour abolir un état de fait existant, n’a rien d’une évidence."

A consulter aussi :



mardi 28 novembre 2023

Intention et voyage psychédélique

D'après Lukas A Basedow et Sören Kuitunen-Paul  les raisons les plus courantes de l'utilisation des psychédéliques sont les suivantes [1] : Connaissance : Elargir la conscience, acquérir une plus grande connaissance de soi, modifier les perceptions sensorielles. Adapter ses comportements: S'affranchir des émotions négatives et apprendre à affronter les problèmes.  Développement: Accroître le plaisir de se sentir vivant.  

L'intention est le cap que l'on assigne à une expérience psychédélique. C'est la raison consciente avec laquelle on décide d'entreprendre un voyage intérieur. L'intention posée lors d'un voyage psychédélique est un point sur lequel focaliser et revenir afin de guider les pensées, les émotions et les visions tout au long de l'expérience.

L'attente (ou les attentes) peut se définir par les représentations, les espoirs et les buts qui motivent l'expérience psychédélique. Guérir d'une dépression, faire l'expérience de la dissolution du moi ou de l'extase mystique sont des exemples d'attentes courants parmi les utilisateurs de psychédéliques. Souvent les lectures de trip-reports, ou certaines expériences nous ont mis 'l'eau à la bouche' et inspirent des désirs, des attentes pour l'expérience suivante. Heureusement, les effets d'un psychédélique sont difficiles à anticiper et il est impossible de garantir à 100% un voyage avec évanouissement de l'égo ou extase mystique. Dans certains cas le voyage peut même être décevant, c'est à dire en dessous des attentes placées en lui. C'est pourquoi, je trouve sain de poser une intention, mais sans attentes particulières sur le contenu de l'expérience. 

Poser une intention permet de donner plus de sens au voyage psychédélique

Une étude menée auprès de 654 personnes projetant un voyage psychédélique et utilisant principalement du LSD et de la psilocybine [3] semble montrer que :

* Les personnes ayant posé des intentions claires avant le voyage ont plus fréquemment eu des expériences mystiques et généralement de plus importantes altérations de la perception.

* Les personnes ayant posé une intention de connexion spirituelle, de connexion avec la nature ou de développement personnel semblent ressentir un bien-être accru après le voyage psychédélique.

* Les intentions de récréation ou de socialisation diminueraient le risque d'une expérience difficile, peut-être parce qu'elles reflètent des attentes positives. Cependant, les voyages récréatifs sembleraient moins susceptibles d'apporter des changements durables en termes de bien-être que des intentions spirituelles ou thérapeutiques.

Lorsque vous définissez vos intentions pour votre voyage psychédélique, réfléchissez à la raison pour laquelle vous envisagez de faire ce voyage. Recherchez vous le développement personnel, la guérison, la connexion spirituelle, l'inspiration créative, des solutions à des problèmes ou la connaissance ? Réfléchir à vos intentions avant le voyage peut les rendre plus concrètes. Il peut même être utile d'écrire ses intentions sur papier. Envisagez de garder vos intentions à proximité pour vous y référer avant, pendant et après votre voyage.

Lorsque vous formulez vos intentions, prenez soin de les formuler de manière positive plutôt que négative. Formulez votre état futur souhaité dans un langage positif tel que "Avoir et exprimer de l'amour et de la compassion pour moi-même" plutôt que "Cesser d'être si critique envers moi-même et de porter des jugements". La définition des intentions fait partie de la construction de votre futur état de conscience non ordinaire. Un langage empreint de positivité, d'amour et de compassion donne un ton positif à l'ensemble de votre voyage. Cette note pourra se prolonger bien au-delà de l'expérience et tout au long de l'intégration.

Intention et neuroplasticité 

Les psychédéliques favorisent la neuroplasticité, c'est-à-dire la capacité du cerveau à se reconnecter structurellement [4]. Les intentions permettraient d'accroitre cette plasticité, en orientant l'expérience psychédélique vers des prises de conscience et des transformations significatives sur le plan personnel, et en accord avec vos valeurs. 

En outre, les psychédéliques modifient considérablement nos états de conscience en augmentant les connexions entre des parties du cerveau qui ne communiquent pas normalement. Cela rend très perméable à de nouvelles perspectives. Dans cet état de suggestibilité, l'intention nous permet d'ancrer le voyage vers les résultats souhaités en stimulant notre esprit.

Préparer son voyage

La définition des intentions est un élément important de l'état psychologique préalable au trip (le "Set"" du "Set & Setting"). Les intentions définies avant le voyage incitent l'esprit à naviguer dans le périmètre qu'elles fixent et permettent et de structurer l'état de conscience élargi induit par les psychédéliques [2].

Le fait de se sentir à l'aise dans son "cadre" physique et social (le "Setting" du "Set & Setting") influencera positivement le voyage et favorisera des améliorations durables [3].

Voyager sans intention

Voyager sans intention, c'est un peu comme naviguer sans destination. Bien qu'il soit possible d'avoir des prises de conscience significatives sans fixer d'intention formelle, il semble que le voyage soit moins concentré, moins focalisé. Les intentions posées avant le trip permettre également de réorienter le voyage lorsqu'il devient trop confus. Les sensations nouvelles peuvent nous emporter sans que ne sachions y attribuer de sens. Selon l'étude de Haijen et al.[3], sans intention claire, vous aurez moins de chances de vivre une expérience  mystique ou visuellement puissante. 

Poser une intention de lâcher prise 

 Vous vous dites que vous ne savez pas sur quoi vous devez travailler en particulier ? Vous admettez également que vous n'avez aucune idée de la façon dont vous pouvez établir des priorités pour ce que vous devez faire ? Alors, laissez faire le produit, il vous amènera -peut être-  vers ce sur quoi vous devez vous concentrer pour découvrir, guérir et grandir.

Il est important de noter que la définition d'intentions est un processus très personnel. Vos intentions spécifiques varieront en fonction de vos expériences de vie, de vos croyances, de vos objectifs et d'un nombre infini d'autres choses qui font de nous ce que nous sommes. Veillez à aborder ces expériences psychédéliques avec respect et prudence. Si vous êtes novice en matière de psychédéliques ou si vous avez des inquiétudes, faites appel à un guide sûr et expérimenté pour vous accompagner. 

Questions clés à considérer avant votre voyage

Pour quoi faire ? 

Réfléchissez aux défis de votre vie, aux questions que vous vous posez ou aux domaines dans lesquels vous souhaitez évoluer. Quels sont les objectifs spécifiques ou les connaissances que vous aimeriez acquérir au cours de votre voyage ? 

Comment se préparer ?

Prenez en compte des facteurs tels que le cadre, l'état d'esprit et les personnes que vous côtoierez. Tachez d' optimiser ces éléments afin qu'ils correspondent à votre intention. Une bonne préparation permet de minimiser les risques de trip décevant ou désagréable.

Comment  intégrer  l'expérience ?

Réfléchissez à l'usage que vous ferez des leçons et des enseignements tirés de votre voyage dans votre vie quotidienne. Ya t'il des points que vous ne voudrez pas aborder ? Ou au contraire sur lesquels vous souhaitez faire le point ?

Faites confiance à votre intention

Rappelez-vous que le pouvoir des psychédéliques vient de l'intérieur. Votre intention vous relie à ce pouvoir, agissant comme une boussole pour votre voyage dans les paysages de l'esprit. Laissez tomber vos attentes et laissez le voyage vous mener là où vous devez aller. 

Il faut quand même savoir que intentions ou pas, le voyage se déroulera pas toujours comme prévu. Les effets peuvent être décevants, déroutants, ou même sans aucun rapport avec l'intention posée au départ. C'est peut être frustrant, mais le pire serait de s'en vouloir et de chercher à garder le contrôle coûte que coûte tout au long du trip. Qu'on le veuille ou non, il faut accepter d'aller là où l'expérience nous mène.

Bons voyages !

D'après https://psychedelic.support/resources/psychedelic-intentions-how-to-get-the-most-from-your-psychedelic-journey/

et https://psychedelic.support/resources/setting-intentions-psychedelic-journeys/

Voir aussi https://emagicworkshop.blogspot.com/2020/09/tripper.html

https://emagicworkshop.blogspot.com/2023/03/set-setting-and-support.html

References
[1] Basedow, L. A., & Kuitunen‐Paul, S. (2022). Motives for the use of serotonergic psychedelics: A systematic review. Drug and Alcohol Review, 41(6), 1391-1403. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/35668698/

[2] Carhart-Harris, R. L., Roseman, L., Haijen, E., Erritzoe, D., Watts, R., Branchi, I., & Kaelen, M. (2018). Psychedelics and the essential importance of context. Journal of Psychopharmacology, 32(7), 725-731. https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0269881118754710

[3] Haijen, E. C., Kaelen, M., Roseman, L., Timmermann, C., Kettner, H., Russ, S., … & Carhart-Harris, R. L. (2018). Predicting responses to psychedelics: a prospective study. Frontiers in pharmacology, 897. https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fphar.2018.00897/full

[4] Ly, C., Greb, A. C., Cameron, L. P., Wong, J. M., Barragan, E. V., Wilson, P. C., … & Olson, D. E. (2018). Psychedelics promote structural and functional neural plasticity. Cell reports, 23(11), 3170-3182. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/29898390/

PS: Voici quelques exemples d'intentions, ou de raisons de tripper, qui me parlent plus ou moins  :
  • Accès à des états de méditation profonds, découvrir et voyager dans l'hyperespace
  • Lâcher prise et accueillir en nous le monde extérieur
  • Augmenter mon empathie et ma facilité à me mettre à la place de l'autre
  • Accéder à des visions esthétiques, ou spirituelles
  • Améliorer sa créativité, visualiser, se représenter des phénomènes complexes
  • Apprendre à s'apprécier, à s'estimer et voir clair en soi. Briser l'enchaînement au Moi.
  • Pouvoir visualiser ses organes et leur fonctionnement
  • Faire une expérience mystique
  • Remercier celui qui a sauvé mon fils et savoir s'il existe
  • Synesthésies (visualisation de la musique)
  • Euphorie, amour, extase
  • Prendre conscience de vérités sur nous et sur la vie.
  • Sortir de moi-même. Me mettre à la place d'un autre pour mieux le comprendre
  • Changer de schéma mental, de croyances. Élever mon esprit.
  • Y voir plus clair dans les buts et les valeurs de la vie : Quel est le mieux que je puisse faire ici pour la suite de ma vie ?
  • Intégration de traumatismes. Faire la paix avec ses chagrins et ses cicatrices. Expulsion de souvenirs
  • Retrouver dans sa mémoire des éléments clé de nos vies, des souvenirs précis
  • Découverte de soi, de nos désirs enfouis. Identification de mon 'saboteur intérieur'

dimanche 10 septembre 2023

Qu'est-ce que le réel ?

Dans de nombreuses conversations relatives aux révélations psychédéliques, j'entends dire que 'le réel n'existe pas', que le monde est une construction subjective propre à chacun, que chaque individu a ses propres représentations qui sont tout autant d'illusions et que rien n'a de réalité propre autre que la prise de conscience au travers de laquelle les choses nous apparaissent. Le corollaire de ces assertions est que, naturellement, il revient à chaque individu de produire un réel sur mesure et optimal pour lui.  Pour cela, l'individu doit se connecter à son 'identité profonde', et élaborer 'la meilleure version de lui même' en élevant son niveau de conscience au travers de multiples exercices de développement personnel. 
Je dois dire que j'ai souvent tiqué à l'idée d'un individu doté d'un potentiel de puissance sans limite et d'un moi profond sans ni ombres ni contradictions ni replis. Cette croyance selon laquelle le monde ne serait que le produit des représentations individuelles tend également à nier toute conscience sociale et culturelle, ce que je trouve carrément gonflé. Balayer le réel d'un revers de main est impossible et je rappelle la définition qu'en donnait Philip K Dick : "« La réalité, c'est ce qui continue d'exister lorsqu'on cesse d'y croire »'.
J'écris donc ce post car je suis inquiet devant le 'dévissage' actuel de la réalité. Bien sûr comme Schopenhauer l'a dit, le monde est peut-être représentation. Sans doute le moi n'est qu'une illusion, mais en tant qu'être, je suis et je reste captif de mon anatomie, et héritier de mon histoire, de ma communauté et de ma culture. Que je le veuille ou non, et quoi qu'il arrive, je suis tenu d'assurer l'homéostasie de mon point de fonctionnement, par le truchement de mon 'moi' qui est ce processus qui gère les interactions entre mon corps et le monde extérieur.
Dans les discours subjectivistes, la plupart du temps, la science est confondue avec le scientisme et devient une croyance parmi d'autres qui la vaudraient bien et parmi lesquelles l'individu pourrait choisir (subjectivisme et relativisme*). Ce progrès du relativisme est sans doute dû à l'épistémologie constructiviste et relativiste qui plane au dessus de la grande majorité des recherches en sciences sociales. Pourtant, même si nous sommes incapables d'avoir le dernier mot sur la connaissance de la nature et de la matière du monde, toutes les conjectures ne se valent pas. Certaines sont plus probables, plus possibles, plus 'vraies' que d'autres. A ce jour la pratique scientifique, faite d'expériences reproductibles, de démonstrations partagées et de remises en question permanentes s'appuyant sur un socle de savoirs vérifiés reste le moyen le moins risqué d'accéder à une connaissance de ce qui nous entoure.

Qu'on le veuille ou non, matière ou pas, la réalité du monde extérieur est faite des relations entre les choses qui le composent. C'est à dire que chaque chose n'existe que par les relations qu'elle entretien avec d'autres choses.  Quelle que puisse être la substance des choses, particules ou vibrations ou archétypes, l'individu -ou le groupe-  ne peut tout changer selon sa volonté, ou par la seule puissance de sa 'conscience'. Il serait plus juste de dire que même si les choses n'existent pas, les évènements se produisent et nous affectent, car ils ne sont le produit des perceptions qui constituent notre réel.
Peut être le confort matériel dans lequel nous vivons, et plus récemment la virtualité des Technologies de l'Information et de la Communication nous ont t'ils éloigné des réalités physiques. Peut-être  la technologie, l'idéologie transhumaniste qui prétend augmenter les performances humaines participent elles à cette illusion. Ce qui est certain c'est que  nous préférons au réel le rêve qui reste à notre portée ou le miracle qui apporte l'espoir.
 
Réel réalité vérité
Reformulation : Le réel existe-t-il comme quelque chose que nous aurions tous en commun et auquel nous pourrions nous référer ?
Le réel est un concept qui désigne ce qui existe en dehors et indépendamment de nous. Il se définit par rapport au concept de réalité qui, désigne ce qui existe pour nous grâce à notre expérience. La réalité naît d'une interaction entre nous et le monde, interaction constitutive de l’expérience (constructivisme). La conception purement constructiviste s'oppose à une certaine tradition dite réaliste, "La réalité serait, en quelque sorte, "construite de toutes pièces" par les savant., et quand on lui accorde une existence, on la conçoit comme malléable et modifiable à volonté'.   La réalité est bien faite d'interactions. Supprimons par la pensée toute interaction avec le monde, il ne restera aucune réalité. Mais, il serait abusif d'en conclure que le monde ait disparu et que plus rien n'existe. C'est ce qui existe en soi, indépendamment de nous, qui peut être nommé "réel". Le réel est une forme d'existence relativement stable et structurée que l'on suppose déterminer la réalité.
La réalité est marquée par le réel, car elle résiste et nous ne pouvons la construire arbitrairement. Réalité et réel ne sont pas dissociables. L'invariance est une propriété de la réalité. L'antonyme du réel est la fiction.

La réalité étant définie par ce qu’un individu perçoit et comprend du réel, toute conception du réel doit rester prudente, car l'accès au réel est indirect et passe par la connaissance de la réalité. La question de la réalité interroge donc notre rapport au monde : puis-je accéder au réel ou à la réalité, et si oui comment, par quels outils ? 
Dans la pratique, les mots sont très limités et insuffisants pour accéder à la réalité, ils établissent des séparations artificielles au sein du réel, selon des normes et des conventions liées à la culture du groupe humain considéré ('le mot est le meurtre de la chose' ). Pour Lacan encore, 'le réel est ce qui ne peut être complètement symbolisé dans la parole ou l'écriture et, par conséquent, ne cesse pas de ne pas s'écrire.'  Ainsi la notion de « réel » a souvent été employée pour expliquer l’impossibilité d’expliquer (d'où par exemple l'expression "C'est la vie !") 


A chacun sa vérité ?
Nous ne voyons le monde que par notre propre point de vue: nos sens sont partiels, restreints, et notre capacité à percevoir est extrêmement limitée. Force est de reconnaître que nous ne disposons pas de critères définitifs permettant de discerner le vrai du faux, le réel de l’illusoire. Du fait que nous ne pouvons pas réfléchir en dehors de nous-même, la réalité est forcément un phénomène subjectif : chacun a donc « sa » réalité qu'il propose et tient comme vérité. 
 
Vérité et réalité sont deux notions qui se recoupent mais ne se confondent pas: La vérité concerne plutôt le rapport à la raison: un discours est jugé vrai ou faux, tandis que la réalité concerne le rapport aux choses, à la matière: les choses existent ou n’existent pas.  La vérité n'est pas le résultat, mais plutôt la condition d'un raisonnement rationnel, tandis que la réalité est tout ce qui nous entoure. Il s’agit donc de réconcilier la vérité avec la réalité, en évitant deux écueils : le relativisme, qui consiste à dire que chacun perçoit sa réalité et peut créer sa propre vérité et le dualisme, qui sépare vérité et réalité et remet en cause l'existence du réel et ouvre la voie aux 'faits alternatifs' et aux interprétations. 
Les discussions au sujet de la présence du réel deviennent vite stériles et même pénibles car,  comme le dit très bien Bernard Lahire: "Dès lors que l'on considère que la réalité en soi n'existe pas et qu'il n'existe que des points de vue théoriques qui la construisent , il n'est plus pertinent de discuter, de s'opposer ou d'essayer de prouver la supériorité de l'un sur l'autre, puisque aucune théorie n'est censée parler de la même chose".

La physique quantique et les inégalités de Bell ont prouvé qu'il nous faut sans doute abandonner la vision d'un monde qui existerait dans toutes ses propriétés indépendamment de nous. Une vision éclairée permet même de se rendre compte que tout est vide d’existence propre: c'est la vacuité.  La vacuité, à ne pas confondre avec le vide, consiste précisément à approcher l'impermanence et l’interdépendance des choses. Nous pouvons faire l'expérience de la vacuité au cours d'états de conscience modifiés par les psychédéliques ou par la méditation qui sont deux formes de recherche de la part universelle de notre être.
Il n'empêche que pour l'individu, même si les choses n’existent pas en elles-mêmes, elles sont faites de l'ensemble des relations que nous entretenons avec elles. Pour le dire autrement, la réalité est bien plus que la matière. Qu'on le veuille ou non, il nous est impossible de changer par notre seule volonté, les termes des relations qui nous relient au monde qui nous entoure.  Le monde extérieur ne se décrète pas, il se répète, se construit, et se partage et c'est ce qui le distingue du rêve et de la fiction. Comme l'a rappelé Lacan "le réel c'est quand on se cogne" donc souvent ça fait mal. La fiction se voit donc volontiers préférée au dogmatisme du réel que l'on évite autant qu'on le peut.


Ozias, 15 septembre 2023 article toujours en travaux et toujours cette question : "Le réel, Non !... Mais comment léviter ? "



Question subsidiaire:  "La croyance en la réalité du réel est elle un dogmatisme ?"

jeudi 22 juin 2023

Les expériences de l'invisible

Tanya Luhrmann
(née en 1959) est une anthropologue  américaine connue pour ses travaux de recherche sur les sorcières modernes, les chrétiens charismatiques et ses études sur la façon dont la culture façonne les expériences psychotiques, dissociatives et connexes. Dans son livre "Le feu de la présence" elle prend appui sur les observations qu'elle a recueillies auprès de chrétiens évangélistes, d'adeptes de la magie, de zoroastriens ou d'initiés pour montrer par quels moyens les pratiquants établissent avec les dieux et les esprits des relations affectives et sociales qui tangibilisent l'existence de créatures immatérielles. Son point de départ est que croire n'est pas simple mais exige pratique et entrainement. 

Le monde quotidien est une évidence qui existe avant tout le reste et personne ne se comporte comme si les dieux et les esprits avaient la même réalité que les objets du quotidien. Spontanément les humains situent les esprits, et le monde quotidien, dans des registres différents. En même temps, les humains sont capables de garder à l'esprit des personnes absentes ou d'établir des relations durables avec des êtres absents ou imaginaires. Par exemple nous pouvons établir des liens 'parasociaux' avec des personnages de roman parce que leurs créateurs les ont rendus si convaincants qu'ils suscitent en nous les mêmes réactions émotionnelles et cognitives que des personnes réelles. Tout en se gardant de tout jugement de valeur, Tanya Luhrmann  considère la relation avec un dieu ou un esprit comme une forme de relation parasociale. 

 Ce n'est pas que les dieux et les esprits soient imaginaires, mais les croyants doivent trouver un moyen de percevoir les êtres invisibles comme vivants. Les dieux et les esprits sont invisibles et immatériels. Ils ne sont pas accessibles aux sens de manière ordinaire. Pour que les humains ressentent la présence de ces êtres, ils doivent savoir comment regarder, comment écouter et comment vivre l'évènement. Ils doivent apprendre à connaître les esprits et savoir qu'ils répondent. Si l'on n'est pas réceptif, Dieu se retire. On ne le trouve pas.  Lorsque les dieux et les esprits deviennent des relations sociales dans l'existence humaine et  parmi les relations que nous entretenons avec notre environnement (au sens large), ces relations à l'invisible changent ce que nous sommes. Une personne croyante devient un corps qui ressent l'évidence de la présence de Dieu. C'est précisément en cela que diverge l'expérience fondamentale du monde d'un croyant et d'un non croyant. Tout se passe comme si ces phénomènes d'intense attention intérieure donnaient vie au monde de l'esprit, et que cette vie se diffusait dans le monde.

La croyance est une activité de l'esprit qui tient à l'attitude ontologique qu'on adopte à l'égard de l'imaginaire. La croyance est une idée, tandis que le sentiment de réalité s'apparente lui à une émotion, une sensation. Le sentiment existentiel de 'présence au monde' est une émotion et pas une croyance. Les moments d'épiphanie sont sensoriels, et s'imposent à nous comme des évidences. Croire est une expérience que prolonge une relation. Croire n'a rien à voir avec la notion de vrai ou de faux. A l'origine c'est un sentiment, une évidence que nous avons expérimentée à laquelle se rajoute l'ensemble des signes qui témoignent de la réalité de cette expérience. Notre conception de la réalité repose en partie sur un apprentissage, cet apprentissage implique des pratiques d'attention, et ces pratiques modifient nos expériences. L'évidence de l'émotion ressentie au cours du moment d'épiphanie est la fondation d'une croyance sincère et incarnée. La foi en la réalité d’êtres invisibles n’est jamais définitivement acquise. Tel un feu, elle a besoin d’une étincelle et de petit bois pour s’embraser, puis d’être constamment alimentée par différentes pratiques qui permettent de ressentir la réalité du divin ou des esprits. Pour maintenir un lien fort avec la réalité des êtres invisibles, le croyant doit interpréter le monde selon des pensées, des attentes et des souvenirs spécifiques.

Pour reformuler tout ça, l'existence des esprits dépend de la façon dont on les traite. Les relations que nous établissons avec l'immatériel façonnent notre réalité comme celle de ceux avec qui nous sommes en relation. Une personne croyante ne s'exerce pas seulement à rendre un dieu réel, elle devient un corps dans lequel cette évidence est ressentie d'une certaine façon, et probablement avec plus de facilité. C'est précisément à cet endroit que le croyant et le non croyant découvrent que leur expérience fondamentale du monde diverge. Sachant cela, nous pouvons nous autoriser à aller au-delà du monde visible pour admettre qu'il y a quelque-chose de plus que ce que chacun voit.

D'après "Le Feu de la présence" Aviver les expériences de l'invisible. Tanya Luhrmann . Vues de l'esprit. 2022.

Ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis. Edgard Poe.

A lire dans ce blog, expériences personnelle de la présence d'entités immatérielles et réflexions à ce sujet : https://emagicworkshop.blogspot.com/2022/04/dimitrips-et-moi.html

Réflexions sur l'ontologie des expériences psychédéliques :


Qu'est ce que croire ? Croire est un acte, un pari, dont le paradigme est le pari de Pascal. Croire c'est ne pas être sûr. De la même façon que le vide permet le mouvement, croire ouvre un espace pour la pensée vivante. 

Une croyance est une opinion, une pensée, une conviction. La croyance pose une interdiction sur le doute. La croyance exige le respect et l'obéissance.

https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2013-2-page-105.htm

vendredi 26 mai 2023

Métaphysique et psychédéliques

Voici ce que j'ai retenu de la lecture de l'article "On the need for metaphysics in psychedelic therapy and research" publié par Peter Sjöstedt dans Front. Psychol., le 31 Mars 2023. Le lien vers la publication originale, ainsi que sa traduction en français, se trouvent en fin d'article.

Abstract : Certains trips psychédéliques sont comme des intuitions ou des expériences de systèmes métaphysiques bien connus de la philosophie. Dans le cadre d'un usage thérapeutique de psychédéliques ces trips sont ceux ayant les effets thérapeutiques les plus bénéfiques. Peter Sjöstedt fait l'hypothèse que l'utilisation des modèles et concepts métaphysiques classiques facilite  la description, l'évaluation et l'intégration de l'expérience thérapeutique (ou non) assistée par psychédéliques. La métaphysique étant fondée sur l'argumentation et le raisonnement, le recours aux modèles de pensée métaphysiques (panpsychisme, métempsychose, idéalisme, etc ..) permet de rendre plus intelligible les récits d'expériences, d'ancrer plus profondément l'expérience, de la rendre plus compréhensible, et donc de faciliter l'intégration des psychothérapies assistées par psychédéliques. Pour reformuler, disons que les théories métaphysiques reconnues s'apparentent aux systèmes découverts et ressentis sous l'effet des psychédéliques et que les concepts métaphysiques peuvent servir de modèles aux expériences des voyageurs psychonautes qui tireront plus de contenu et plus de sens de ces expériences. 

Dans son article, Peter Sjöstedt commence par définir soigneusement ce qu'il entend par métaphysique, comment métaphysique et mysticisme se complètent et se différencient, et comment se place l'expérience psychédélique par rapport à ces deux types de connaissances.
La Métaphysique s'intéresse à la substance fondamentale de la réalité, c'est à dire les relations entre la matière  et l'esprit, la nature du temps, de l'espace, de la conscience et de l'identité. D'après Russel, la métaphysique est une tentative de concevoir le monde comme un tout produite par l'union et le conflit entre science et mysticisme. La métaphysique s'efforce de formaliser nos intuitions sur la nature des choses afin de les rendre intelligibles et convaincantes, mais rien ne peut être démontré car chaque théorie (ex matérialisme/idéalisme) repose sur un présupposé intuitif et invérifiable

Mysticisme. Le sentiment d'unité du moi et le sentiment d'exister plus intensément se trouvent au cœur de la définition actuelle du mysticisme. Underhill écrit que "le mysticisme est l'art de l'union avec la réalité". H. Leuba, définit le terme "mystique" comme suit : Le terme "mystique" . signifiera pour nous toute expérience considérée par l'expérimentateur comme un contact (non par les sens, mais "immédiat", "intuitif") ou une union du soi avec un plus grand que soi, qu'on l'appelle l'Esprit du Monde, Dieu, l'Absolu, ou autre.


Afin de s'y retrouver parmi les différentes théories métaphysiques qui ont été élaborées en occident au cours des siècles, Peter Sjöstedt a élaboré une matrice ordonnée selon différents modèles ontologiques du monde (pour les colonnes) et par système de croyances (Athéisme, Panpsychisme, Théisme) pour les lignes. 


Avec une telle profusion de termes en -isme, on s'y perd un peu c'est vrai.

La ligne en haut de la matrice liste par colonne et en caractère gras les principaux courants de pensée. Monisme signifie indivisibilité de l'être (tout est esprit ou tout est matière) le monisme  s'oppose en cela au Dualisme qui reconnait l'existence de la matière et de l'esprit. Le monisme spécule que, malgré la diversité de manifestation des phénomènes l'univers entier constitue un seul être. Le monisme peut être matérialiste (physicaliste) , spiritualiste (idéaliste), ou encore neutre.
Quelques explications donc pour aider à s'y retrouver. Les 3 lignes, de haut en bas sont ordonnées par système de croyance. La ligne du haut liste - en petits caractères- les écoles de pensée qui se passent de croyance en Dieu et de transcendance. 
En haut à gauche le monisme physicaliste pour qui tout est matière et donc tout peut être expliqué à l'aide de théories empruntées aux sciences dures (ex : la vision thermodynamique de l'évolution -qui m'est chère- est une pensée physicaliste). Cette école de pensée, qui s'oppose au cartésianisme,  regroupe de nombreuses nuances. Pour le physicalisme réductionniste les processus mentaux, l'esprit, s'expliquent par la neurobiologie, tandis que les physicalistes non réductionnistes admettent l'existence et la validité de la psychologie. Ainsi, le concept de survenance (émergence de l'esprit et de la conscience à partir d'un certain niveau de complexité du système nerveux) permet d'expliquer le dualisme corps/esprit tout en restant dans le cadre du monisme matérialiste.

Une troisième posture, plus subtile encore est celle du  Monisme neutre  selon laquelle le "tissu" du monde n'est ni mental ni matériel, mais est un "tissu neutre" a partir duquel tous deux sont construits». En abandonnant le Sujet le monisme neutre abolit le dualisme du Sujet et de l'Objet.
"Si un lieu se trouve être occupe par un cerveau vivant relié a un œil, une perception visuelle se produit. Mais la perception n' a pas à être construite comme mettant en œuvre une relation entre 1'état des choses et un sujet percevant ; une apparence aurait occupe ce lieu, quand bien même il n'y aurait eu aucun sujet pour percevoir. L'apparence qui se produit réellement relève d'un type dont les caractéristiques sont déterminées par 1'emplacement et par les contraintes du medium intermédiaire. Les organes sensoriels et le système nerveux central du sujet qui perçoit font partie du medium intermédiaire, a égalité avec les ondes de lumière qui se propagent entre l'étoile et la photographie; il n'y a pas à les considérer comme des organes ou comme des serviteurs d'un Esprit intermédiaire. Quand l'énergie filtre a travers un medium cérébral pour produire un évènement perceptuel, le processus révèle les qualités intrinsèques de 1'évènement ; en langage courant, nous disons que 1' aspect qualitatif est « expérimenté par celui qui perçoit ». D'un point de vue physiologique, l'évènement est identique a un évènement qui se produit en un lieu situe a l'intérieur du cerveau, et la connaissance qu'un observateur extérieur peut en avoir se limite a la connaissance de ses propriétés structurelles et causales. Cela est vrai de toute la connaissance des objets extérieurs que fournissent la science et la perception : elle ne révèle jamais les qualités intrinsèques du monde, uniquement le « squelette causal» ( Russel 1927, p. 391). 

Le dualisme est la thèse ou la doctrine métaphysique qui établit l'existence de deux principes irréductibles et indépendants, au contraire du monisme, qui n'en pose qu'un seul. D'après les conceptions dualistes du monde, il existe deux réalités de nature indépendante régies par des principes différents ou antagonistes.

L'idéalisme est une doctrine qui accorde un rôle prépondérant aux idées et pour laquelle il n'y a pas de réalité indépendamment de la pensée. Le monde réel n'existe qu'à travers les idées et les états de conscience. Le monde et même l'être se réduisent donc aux représentations que nous en avons. Il rejoint en ça le solipsisme qui est une Conception selon laquelle le moi, avec ses sensations et ses sentiments, constitue la seule réalité existante dont on soit sûr. Ainsi, pour Emmanuel Kant ""J'entends par idéalisme transcendantal de tous les phénomènes la doctrine d'après laquelle nous les envisageons dans leur ensemble comme de simples représentations et non comme des choses en soi, théorie qui ne fait du temps et de l'espace que des formes sensibles de notre intuition et non des déterminations données par elles-mêmes ou des conditions des objets considérés comme chose en soi"
L'idéalisme transcendantal est une doctrine d'après laquelle les phénomènes sont envisagés comme des représentations et non comme des choses en soi.

Le transcendantalisme, désigne ici toute « doctrine qui admet des formes et des concepts a priori qui dominent l'expérience » (A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, 1912), mais sans mysticisme.
Le réalisme désigne la position qui affirme l'existence d'une réalité extérieure.

Comme on peut le comprendre facilement, tout ça est spécieux et complexe, mais c'est aussi un corpus élaboré permettant de décrire et de partager nos intuitions et nos 'enseignements' avec des mots précis. Les trip reports font très souvent allusion à l'évidence de l'unité du Tout, à la perception de principes premiers animant la substance des choses. La connaissance de la métaphysique permet d'établir une carte des représentations et des intuitions. Mettre des mots sur "l'indicible" rend possible l'échange d'expériences entre psychonautes, mais aussi avec les philosophes et les théologiens. En cela le recours à la matrice de Peter Stöjstedt participe à légitimer l'expérience psychédélique et à lui redonner toute sa valeur intellectuelle.

Ozias



Traduction de l'article en français (cliquer sur 'plus d'infos' ci dessous)